Taste a cherry, don't worry and be happy!

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Aux abords arides de Téhéran, un homme conduit sans hâte, scrutant le paysage à la recherche de quelqu’un prêt à accomplir une demande pour le moins inhabituelle. M. Badii (interprété par Homayoun Ershadi), comme il se présente, a décidé de mettre fin à ses jours dans la nuit. Il lui faut simplement une personne qui, le lendemain matin, viendra vérifier s’il est mort et, le cas échéant, l’ensevelira dans une fosse peu profonde, sous un cerisier…

Highway to pain Highway to pain

Vous pouvez compatir, comprendre, montrer de l’empathie. Mais ressentir ma douleur ? Non.

Kiarostami élude volontairement les explications psychologiques. Aucun flashback, aucune justification : le film se contente d’accompagner Badii sur sa route, de filmer les rencontres, d’observer ce qu’elles révèlent de notre rapport à la vie et à la mort. Dès les premières séquences, les intentions du protagoniste restent floues, presque inquiétantes. Comme le spectateur, les personnes qu’il rencontre réagissent sans disposer de toutes les informations, et chaque conversation apporte de nouveaux éléments sans jamais lever le voile complètement.

Les conversations avec ses trois interlocuteurs sont filmées en champ-contrechamp strict : elles ne montrent jamais les deux personnages ensemble. Cette séparation visuelle matérialise son isolement tout en créant une intimité troublante avec le spectateur, seul témoin capable de reconstituer le puzzle de cette confession éclatée. Kiarostami évite de faire du voyeurisme avec la détresse de son héros. Badii ne plaide pas sa cause, il cherche simplement quelqu’un qui acceptera sa demande sans exiger d’explications.

Cette économie d’informations rend Badii universel. Son passé effacé ne l’éloigne pas de nous, au contraire : il nous invite à combler les blancs avec nos propres expériences. Nos blessures personnelles viennent habiter son silence.

Il ne faut qu'une mûre pour être heureux ? Il ne faut qu’une mûre pour être heureux ?

J’étais parti pour me tuer, et je suis rentré avec des mûres. Une mûre m’a sauvé la vie.

Dans sa dernière rencontre, Badii écoute un vieil homme, Bagheri (incarné par Abdolrahman Bagheri) raconter comment le goût inattendu d’une mûre cueillie au petit matin l’avait détourné de son projet suicidaire. L’anecdote, en apparence anodine, devient le cœur du film. La caméra s’attarde sur le visage buriné de l’homme, éclairé par la lumière naturelle, comme pour enregistrer la patine du temps. Le vieillard parle de ses enfants, de ses petits-enfants, des saisons qui passent, inscrivant la tentation suicidaire dans le cycle plus vaste de la vie.

Ici, l’espoir ne se manifeste pas par un miracle, mais par la redécouverte de l’ordinaire. La mise en scène épouse cette simplicité : plans longs, paysages dépouillés, gestes ordinaires. Kiarostami nous rappelle que la beauté du monde ne s’impose pas toujours avec éclat ; parfois elle chuchote.

Les mûres, le lever du soleil, les enfants existaient déjà dans la vie de Bagheri. Ce qui a changé, ce n’est pas le monde, mais son regard. Le film traduit cette idée par un basculement visuel : jusque-là dominée par les teintes ocres et la poussière des collines, l’image s’enrichit soudain de verdure et de couleurs.

Don't worry, be happy! Don’t worry, be happy!

Vous devez changer de perspective pour changer le monde. Soyez optimiste.

Cette leçon de sagesse résonne-t-elle suffisamment pour détourner Badii de son projet ? Le film refuse de nous le dire. Cette ambiguïté n’est pas un artifice : elle découle de la démarche du film. Kiarostami ne cherche pas à résoudre l’énigme, mais à nous apprendre à l’habiter.

Camus écrivait que « l’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Face à l’opacité du réel, deux voies s’offrent : exiger une réponse définitive, ou accepter de marcher dans le brouillard. Le Goût de la Cerise (1997) choisit la seconde.

Kiarostami ne ferme pas le livre : il nous le tend, pour que nous y inscrivions notre propre réponse. Peut-être que la vie tient moins à ce qu’elle promet qu’aux gestes minuscules qui la traversent, à ces instants où, même face à l’absurde, nous choisissons d’être encore là, ne serait-ce qu’un jour de plus.